Challenge ABC 2008

26 lettres = 26 auteurs

31 mai 2008

La liste de Chatperlipopette

L'an passé était l'année de la découverte du Challenge ABC: c'est au fil des mois que je me suis aperçue que ce n'était pas chose facile que te tenir le rythme de lecture. En effet, entre les lecture du défi et celles qui s'ajoutent de façon intempestive tout au long de l'année, le jonglave s'avère être du grand art!

Cette année pas de thématique non plus hormis celle de diminuer ma Pile A Lire! Félicitations aux courageuses qui se sont lancées dans une thématique!!!!

A    Atkinson K.   "Dans les coulisses du musée" LU

B    Boulganov Mickael     "Le maître et Marguerite"  LU

C   Conrad J.       "Au coeur des ténèbres" LU

D   Dars S.          "Pondichery blues"    LU

E   Evans N.        "L'homme qui murmurait à l'oreille des chevaux"

F   Fuentes C.    "Terra nostra"

G   Germain S.     "Magnus"   LU

H   Harris J.       "Les cinq quartiers de l'orangeLU 

I    Ishiguro          "Les vestiges du jour"  LU

J   Joyce J.        "Gens de Dublin"

K   Kennedy D.    " Les charmes discrets de la vie conjugale"

L   Lodge D.       "Changement de décor"   LU

M  Meur Diane    "Les vivants et les ombres"  LU 

N  Nesbo J        "L'homme chauve-souris"   LU

O  Oz Amos  "Vie et mort en quatre rimes"  LU

P  Perutz L.       "Le cavalier suédois"  LU

Q Quincey T.     "La révolte des Tartares"

R  Rouland N.     "Soleils barbares"

S Saro-Wiwa S   "Lemonia"

T   Trudel S.       "Du mercure sous la langue"  LU

U   Ungar Antonio  "Les oreilles du loup" LU

V   Vallejo F.       "Ouest"

W   Wharton E.  "Le temps de l'innocence"

X    Xinran        "Funérailles célestes"    LU

Y   Yourcenar    "L'oeuvre au noir"

Z   Zamiatine     "L'inondation" ou "Le pêcheur d'homme"

Posté par armor à 21:42 - Listes - Commentaires [36] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

Tu vas te régaler avec les aventures de Tom Sawyer, j'en garde un excellent souvenir. Sais-tu qu'il y a une suite ?

Posté par bladelor, 07 nov. 2007 à 17:09

Beaucoup de titres que j'aimerais lire...C'est vrai la pal s'allonge, c'est en cela aussi que les critiques peuvent aider à "trier". Je lirai les tiennes avec intérêt.

Posté par Lune de pluie, 07 nov. 2007 à 20:19

Nous avons le "x" en commun dans nos listes! Je crois n,avoir rien lu de ta liste, je vais suivre tes critiques attentivement! :)

Posté par Karine, 07 nov. 2007 à 22:57

Je garde un excellent souvenir des romans de Kate Atkinson et de David Lodge. En revanche, j'ai détesté le roman de Joseph Conrad (que j'avais étudié en DEUG d'Anglais). J'ai hâte de lire tes commentaires.

Posté par Thracinee, 08 nov. 2007 à 05:38

Bon Challenge 2008, Katell ! Encore une nouvelle aventure blogesque :)

Posté par anjelica, 09 nov. 2007 à 08:37

Lus et appréciés :
Balzac, Kennedy, Leo Perutz, Mark Twain, Marguerite Yourcenar. J'espère que tu les apprécieras autant que moi à l'époque.
D'après une de mes voisines, le James Joyce n'est pas des plus faciles, mais c'est un défi, OK ? Bonne lecture.
Lapines

Posté par lapines4, 09 nov. 2007 à 15:14

Merci pour vos commentaires encourageants et enthousiastes! Encore une belle aventure blogesque en perspective et c'est ce qui me plaît par-dessus tout!

Posté par katell, 09 nov. 2007 à 21:55

j'ai lu : Dans les coulisses du musée (il y a quelques temps déjà), Magnus et le Douglas Kennedy, que je viens de terminer...Je pense mettre ma critique ce soir. J'ai aussi un titre de Nesbo dans mon challenge 2008. J'ai hâte de découvrir cet auteur dont j'entends beaucoup de bien.

Posté par Flo, 10 nov. 2007 à 14:39

Nesbo, pour ne rien gâter, est adorable et plein de charme (j'adore les chauves et les dégarnis!)...j'ai pu l'approcher lors du festival "Etonnants voyageurs" de St-Malo en mai dernier!

Posté par katell, 21 nov. 2007 à 11:25

Comme l'autre Flo (lol), j'ai lu et aimé le Atkinson et le Germain mais aussi Ono-dit-Biot et évidemment le Xinran que j'ai A-DO-RE (au cas où tu aurais raté l'info :D). Par contre, j'ai lu "L'inondation" pour mon challenge de cette année mais bof :(

Si tu as des difficultés à trouver "Birmane", je peux te prêter mon exemplaire avec grand plaisir !

Posté par Flo, 23 nov. 2007 à 21:10

J'ai aussi beaucoup aimé Dans les coulisses du musée, j'ai d'ailleurs choisi La souris bleue d'Atkinson comme lettre A pour le challenge. Bonne(s) lecture(s)!

Posté par Lilie, 18 déc. 2007 à 20:19

@flo: Je te remercie pour "Birmane" mais la médiathèque l'a acheté! Si jamais je ne parvenais vraiment pas à mettre la main dessus (des fois que les lecteurs se pressent au portillon) je te solliciterai :-)
Quant à "L'inondation"...tu me fais peur d'un coup :-o
@lilie: Mon homme avait adoré aussi! J'en lis beaucoup de bien :-)

Posté par katell, 16 janv. 2008 à 08:12

Merci

Merci pour ta visite sur mon blog, je me force à lire Mme Bovary mais je vais y arriver. Bonne chance pour les élections, mon mari pense se présenter mais nous avons le temps car nous habitons un tout petit village où tout le monde se connait, il donnera sa réponse définitive lundi, je te le dirai dans l'espace famille de mon blog. Bonnes lectures.

Posté par toinette80, 24 janv. 2008 à 13:17

La lettre H

"Les cinq quartiers de l'orange"

Joanne Harris


Framboise Simon revient, cinquante ans plus tard, dans le village, en bord de Loire, de son enfance, "Les Laveuses". Personne ne reconnaît en cette veuve, la fille de Mirabelle Dartigen, accusée d'avoir causé la perte de onze villageois pendant l'Occupation allemande. Framboise a racheté la vieille ferme de sa mère, l'a rénovée puis y a ouvert une crêperie. Le seul héritage maternel: un vieil album tenant du cahier de recettes et du journal intime dans un désordre mystérieux et déroutant. Qui était réellement Mirabelle Dartigen, cette femme si implacable, si dure, si dépourvue de tendresse envers ses enfants?

Nous sommes à une quinzaine de kilomètres d'Angers, Yannick Dartigen est tombé au combat laissant seuls femme et enfants. Mirabelle est sujette aux migraines que seules les pilules de morphine peuvent apaiser. Mirabelle a une phobie: l'odeur, la vue des oranges, déclencheurs de ses maigraines. "Ca sent l'orange ici. En avez-vous apporté dans la maison?" (p 102). Lors de ses crises, Mirabelle n'est plus elle-même: la douleur insoutenable provoque des gestes de violence difficilement contrôlables, gestes qui ne lui laissent aucun souvenir.

Mirabelle est tout sauf sensuelle mais sa tendresse, son amour de la vie, sa sensualité féminine se retrouvent dans sa cuisine, ses merveilleux talents de cuisinière. Le lecteur se réjouit à la regarder préparer ragoûts de viandes ou de poissons, galettes et crêpes, confitures et pâtisseries ou conserves. Elle offre tout son amour tendre à ses arbres fruitiers à qui elle donne un nom tandis que ses trois enfants galopent dans les bois et sur les berges dangereuses de la Loire. Cassis, Reine-Claude et Framboise grandissent dans la peur de leur mère, dans leur incompréhension de cette femme intimidante et sèche, dans l'absence cruelle du père et dans une rancoeur qui leur fera commettre des actes aux conséquences désastreuses.

La guerre puis l'Occupation a changé le monde et les gens: les rumeurs courent, enflent, les soupçons grandissent et parfois des hommes et des femmes disparaissent de la vie quotidienne. Où sont-ils partis? Dans une autre région? Dans leur famille? Que de secrets sont éventés pour un morceau de viande, un médicament, une rancoeur longtemps enfouie. Que peuvent y comprendre des enfants qui voient en un Tomas, soldat allemand au regard clair et doux, une image paternelle idéalisée, un grand frère protecteur et débrouillard que l'on ne peut qu'admirer et adorer? Quel mal à le rencontrer sur les berges de la Loire, à se baigner avec lui, à jouer et plaisanter? Quel mal à l'aimer d'un amour moins fraternel, moins paternel? Quel mal à désirer l'avoir pour soi à jamais? Lorsque l'amour et la tendresse sont absents des bras maternels, est-ce incroyable de les chercher ailleurs, dans le regard complice et tendre d'un autre?

Framboise a compris le fonctionnement des migraines de sa mère: un jour, au marché, elle vole une orange et met le doigt dans un terrible engrenage. Puis, quand l'effet de la première orange se dissipe, le partage d'une autre orange en cinq quartiers, dont le dernier, très mince, est caché pour raviver les migraines de Mirabelle. Le quartier de trop qui amènera les enfants à se trouver au mauvais endroit au mauvais moment. Reine-Claude en souffrira la première puis l'effet domino produira une cascade d'évènements incontrôlables. Qui a tué Tomas Leibniz? La Résistance?

Les années passent, les enfants ont grandi, le monde a oublié ces sordides histoires. Framboise fait revivre les recettes de Mirabelle jusqu'au jour où son neveu et son épouse, avides de réussite et de gloire argentée, décident de lui mener la vie impossible pour récupérer le fameux album! Le passé revient cruellement à la surface, poussant Framboise dans ses ultimes retranchements: affronter la vérité ou céder. La vie amène souvent la possibilité de briser la chappe du silence, la pesanteur des secrets de famille et ainsi permettre à tous de revivre et respirer à nouveau. Framboise apprend l'évidence: elle est en train de reproduire le même schéma maternel. Elle ne sait pas être tendre avec ses filles et ne sait pas accepter l'aide d'autrui. La lecture assidue de l'album familial atypique, avec l'aide inattendue de Paul, le copain d'enfance bègue que l'on croit un peu simplet, ouvrira les portes de la prison intérieure de Framboise. La Loire s'écoule, lente, sombre, inconnue familière, happant le passé et les superstitions, enflant au gré des saisons et des pluies avant de se déverser dans l'océan....l'Histoire, les histoires la peuplent de secrets et de zones d'ombre, tel Génitrix, le brochet, divinité inquiétante d'une enfance sauvageonne. Le temps passe, elle s'écoule imperturbable, immuable et muette, distribuant ses douceurs dans les vergers et les vignobles. Derrière le calme et la nonchalance d'un fleuve, se dissimulent les passés inavouables et les rancoeurs héréditaires jusqu'au jour où le dépôt de ces tristes alluvions devient insupportables et s'étale au grand jour afin d'ensemencer de nouveaux départs.

"Les cinq quartiers de l'orange" est un roman où la sensualité est partout présente, où les odeurs, les images sont gorgées de saveurs et de sucs plus odorants les uns que les autres. Un roman où les allers-retours entre le passé et le présent mènent le lecteur à une lecture jubilatoire et savoureuse. Comment ne pas être touché, ému par le personnage extraordinaire de Mirabelle, femme blessée et souffrante car consciente de son incapacité à exprimer son amour pour ses enfants, femme qui ne se plie pas à la coutume et ne se remarie pas une fois devenue veuve? Comment ne pas être touché par Framboise et Paul, enfants puis vieillards solidaires? Comment ne pas tomber sous le charme d'une belle écriture pleine de tendresse pour ses personnages et pleine de tact? Un roman à lire sans modération!

Posté par katell, 26 févr. 2008 à 10:05

La lettre D

"Pondichéry Blues"

Nous sommes en Inde, à Pondichéry, ancien comptoir français où il fait bon vivre "Rien de grave ne peut arriver ici (...) ville tranquille de la côte est au charme un peu suranné."
On ne peut pas dire que cela soit vrai: il y a eu de terribles intempéries quelques mois avant l'arrivée de Doc, un brahmane médecin féru d'enquêtes policières. D'ailleurs, très vite, brahmane Doc est confronté à une mort plus qu'étrange et à des tentatives de meurtres sur une jeune héritière au caractère trempé.
Sarah Dars entraîne son lecteur, à la suite de Doc, personnage haut en couleur, champion de kalaripayatt (arts martiaux du Kerala, pratiqués avec un poignard, un sabre, un bâton) trimbalant partout avec lui son parapluie. Brahmane Doc qui fouille, farfouille en discutant, interrogeant sans en avoir l'air aussi bien les prisonniers de l'ancienne prison (une vraie auberge ouverte à tous vents...un morceau d'anthologie d'humour à l'indienne!) que les voyous gominés, les riches hommes d'affaires, les veuves éplorées et un peu extravagantes que les danseuses ou les brillantes et brûlantes courtisanes. Comme nous sommes en Inde, forcément il y a des coups de pouce étonnants: ainsi les pistes offertes par Mike, l'ex chien-loup des stups devenu la mascotte de la prison, et Mister Tobacco, le chat tigré!
C'est l'occasion de flâner dans une ancienne ville coloniale, de percevoir les odeurs, les bruits, les croyances et les fêtes religieuses d'Inde. Doc en profite pour soigner à l'ancienne une épouse toujours souffrante...l'abus de boisson alcoolisée peut se révéler avoir d'étonnantes vertus. Il n'oublie pas de folâtrer une nuit entière (l'enquête à bon dos, non?) avec la plus belle courtisane en vue de Pondichéry ce qui lui vaut regards envieux et petites jalousies.
"Pondichéry blues" met l'accent sur la marche très spéciale de la police mais aussi de la société: les pots-de-vin rythment les avancements, les enquêtes, les petits arrangements entre amis, voire entre ennemis; et les policiers rechignent à se lancer dans de vraies investigations pour éclaircir les affaires criminelles! L'intrigue policière permet aussi d'aborder, sans en avoir l'air, le sujet des mariages arrangés et la possibilité de s'élever dans la société grâce aux unions stratégiquement bien menées. L'amour provoque bien des tsunamis ravageurs et brahmane Doc en verra les conséquences au bout de l'enquête...une femme bafouée est et sera toujours potentiellement dangereuse!
Une lecture agréable, sans plus, qui ne me laissera pas un souvenir impérissable. Cependant, si une autre enquête de brahmane Doc me tombe un jour sous les yeux, je tenterai à nouveau l'aventure ne serait-ce parce que la personnalité du personnage central, Doc, est savoureux, brillant, amusant et d'un humour irrésistible!

Posté par katell, 03 mars 2008 à 21:44

Funérailles Célestes

L'an passé, "Funérailles célestes" a été lu par nombre de bloggeurs enthousiasmés par ce récit. Comme je suis une grande lectrice de romans et récits de la littérature asiatique, forcément ce titre s'est retrouvé consigné (puis souligné, surligné et entouré) dans mon carnet spécial LAL. Au festival des Etonnants Voyageurs, en juin dernier, le stand des éditions Picquier avait mis en valeur ce roman...les couvertures de Picquier étant toujours une très belle réussite, j'ai finalement craqué et je l'ai acheté avec l'idée d'en faire ma lettre X du challenge ABC 2008 (que ne faut-il pas faire pour se donner des tonnes de bonnes raisons pour acheter un livre!).
1956, Wen et Kejun sont jeunes mariés, médecins ayant l'avenir devant eux. Kejun décide de partir au Tibet pour soutenir l'Armée Révolutionnaire et libérer le Tibet. Peu après, l'Etat Major annonce la mort de Kejun à Wen. La douleur est insupportable pour Wen qui se lance à corps perdu à la recherche de son époux: peut-être que l'armée a été mal informée et que Kejun est toujours vivant?
Commence alors pour Wen, une quête interminable qui la mènera aux confins du Tibet où elle rencontrera le peuple tibétain, entre nomadisme et sédentarité, entre espace infini et temple, entre spiritualité et combat pour la liberté d'être eux-mêmes.
Wen découvre les paysages époustouflants des hauts-plateaux du Tibet, la vie rude mais joyeuse des nomades avec la famille de Ge'er et Gela, frères et époux d'une même femme Saierbao, et Zhuoma, une héritière tibétaine rencontrée au hasard du voyage. Le temps se disloque autour des saisons qui rythment la vie quotidienne. Le temps est aboli par la succession immuable des jours et des gestes de la vie commune: les pâturages pour les yacks et les moutons, la préparation du thé au beurre, les bouses à ramasser, mettre à sécher pour en faire du combustible, les rituels du matin, les mantras récités, les visites (rares et merveilleuses) du fils devenu moine. Wen perd peu à peu la notion du temps, les saisons filent, les rides s'accumulent, les années passent. "Comment leur dire qu'elle avait vécu dans un endroit où il n'y avait ni politique ni guerre, seulement l'autosuffisance tranquille d'une vie communautaire où l'on partageait tout - et un espace illimité où le temps s'étendait indéfiniment?" (p 120)
Un jour, Wen quitte sa famille d'adoption en compagnie de Ge'er et Ped et part à la recherche de son mari. Les cairns de cailloux, les pierres mani symboles de la foi des Tibétains, où les voeux sont écrits par un moine ou un ermite jalonnent leur route. La spiritualité est omniprésente au Tibet, même au coeur des montagnes. Une piste s'annonce par le chant d'un ermite....il a connu Kejun et raconte à Wen sa fin héroïque et expiatoire au cours de funérailles célestes: lorsque la Chine lettrée et éduquée rencontre le Tibet spirituel, un pont de subtilité peut les rapprocher.
"Funérailles célestes" est le récit d'une histoire d'amour d'une intensité extraordinaire: Kejun et Wen, tour à tour, vont connaître et apprécier la spiritualité tibétaine si éloignée du matérialisme de la Révolution chinoise. Wen apprend que le Tibet restitue toujours ce que l'on cherche avec ardeur et conviction...bien entendu le temps ne se mesure pas, il s'étend, lentement, inexorablement vers ce qui doit être. Le lecteur revient de cette lecture comme d'un long voyage au coeur du Tibet et de ses hauts-plateaux et ses plaines désertiques avec dans la tête les senteurs du thé au beurre, du foyer des yourtes où se consumment les bouses de yack, les couleurs du bref printemps et du long hiver et les musiques des vents du Toit du monde. Il se dit aussi que le karma collectif des Chinois est bien lourd à porter: l'incompréhension et la peur de l'autre a ravagé une région et perdu bien des vies.


Un passage:

"C'est si différent de la Chine! a dit Wen. Pour nous la religion n'est pas une force. Nous n'obéissons qu'à des dirigeants laïcs.
- Mais qui contrôle et protège vos dirigeants? a demandé Zhuoma, perplexe.
- La conscience, a répliqué Wen.
- Quelle sorte de chose est la "conscience"?
- Ce n'est pas une chose. C'est un code moral.
- Et qu'est-ce qu'un "code moral" ?
Wen réfléchit. C'était là une question très difficile. Elle a pensé à Kejun, lui qui voulait trouver une réponse à toutes les questions et une réplique à toutes les réponses. Peut-être que le Tibet l'aurait changé lui aussi." (p 91 et 92)

Posté par katell, 13 mars 2008 à 16:39

La lettre N

"L'homme Chauve-souris" de Jo Nesbo
Harry Hole, inspecteur de police à Oslo, atterrit en Australie à Sydney suite au meurtre d'une jeune ressortissante norvégienne. Harry Hole fera équipe avec Andrew Kensington, inspecteur à l'étrange statut issu de la minorité aborigène. Ensemble, ils se lancent sur les traces d'un serial-killer au cours d'une enquête qui les emmènera dans les coins reculés d'Australie, les bars interlopes de Sydney, les antres new-age apparues sur les vestiges de la génération "peace and love" des hippies.
On fait connaissance non seulement avec l'Australie, vue par un européen du nord, mais aussi et surtout avec le héros récurrent: l'inspecteur Harry Hole. On apprend que ce dernier a été envoyé en Australie afin de se racheter une bonne conduite. Suite à une course poursuite qui s'est achevée par une collision au cours de laquelle son coéquipier meurt, il est établi qu'Hole était sous l'empire de l'alcool au moment de l'accident. Harry Hole s'en sortira et deviendra abstinent.
Seulement, il est des situations extrêmes qui peuvent faire replonger l'abstinent dans la spirale infernale de l'alcool. Ainsi en sera-t-il pour notre inspecteur d'Oslo qui ne vit plus que dans un brouillard alcoolisé et avec une "gueule de bois" quasi permamente. Cependant, on ne peut s'empêcher de l'apprécier ce Harry Hole: on devine son opiniâtreté, son humanisme, son désir de vérité et sa capacité à aimer. En effet, Jo Nesbo nous présente tout sauf un super héros, un super policier au flair infaillible, aux idées claires et nettes, mais un homme, tout simplement, avec ses défauts et ses qualités. Un homme qui sait qu'il faut voir au-delà des apparences, au- delà des faits immédiats, au-delà de l'arbre qui cache la forêt. Il sait qu'un fil conducteur peut l'amener dans le sillage du meurtrier en série. Harry Hole s'intéresse aux seconds couteaux, aux témoins les moins importants, guidé par le récit de quelques légendes aborigènes, récits qui peu à peu l'aideront à comprendre la vérité qui se cache souvent sous l'évidence. Une galerie de portraits jalonne l'enquête, personnages hauts en couleurs comme le clochard, parachutiste déclassé pour alcoolisme, le clown travesti et un peu magicien, la prostituée sagace et réaliste, le gardien de l'aquarium, les policiers d'une ville perdue dans le bush australien.
Aux côtés d'Andrew Kensington, Harry, comme le lecteur, apprend que l'Australie s'est érigée sur l'accaparement des terres aborigènes, peuple aux civilisations multiples, que ce pillage a été le fait des premiers colons aux gloires peu brillantes (c'était des criminels, des bagnards) qui peu à peu ont assis une société nouvelle. Puis le rejet total des indigènes a conduit à enlever les très jeunes enfants à leur mère pour les élever dans des orphelinats d'état (j'avais eu cette information dans un roman policier de Philip McLaren) afin de tenter leur intégration dans la société australienne. Peu à peu, on se rend compte que ce pays neuf et pourtant empreint du passé ancestral aborigène, est confronté à l'archaïsme religieux du puritanisme anglo-saxon et à l'esprit de liberté: l'idéologie hippie côtoie le conservatisme le plus oppressant, Sydney accueille la plus grande communauté homosexuelle et le bush profond l'honnit....et les surfeurs beaux, musclés et bronzés croisent les "ploucs" arriérés des campagnes, les plages sont certes sublimes mais l'océan infesté de requins, les bushs sublimes de solitude et d'horizon infinie mais les rivières infestées de crocodiles voraces.
Dans ce pays-continent, terre de contrastes, Harry Hole se débat dans une enquête scandée par une légende aborigène, celle de Walla, le chasseur, Moora, sa fiancée et Bubbur, le serpent: la sanglante réalité de l'enquête est l'echo du triangle de la légende, une histoire d'amour et de mort.
Une rencontre littéraire qui me faisait un peu peur car j'avais lu beaucoup d'avis positifs sur les blogs....et j'avais pu voir l'auteur au Festival des Etonnants Voyageurs à St-Malo l'an dernier. Au final, aucune déception et une belle rencontre avec ce Harry Hole attachant.... "Rouge gorge" attend dans ma bibliothèque que je le lise!

Posté par katell, 15 mars 2008 à 16:27

Tu m'as vraiment donné envie de lire Funérailles célestes. Ca va devenir un acte militant, vu ce qui se passe en ce moment au Tibet... :-(

Posté par canthilde, 17 mars 2008 à 15:15

Hop !

Dans ma LAL, tenue dans mon Moleskine !
J'ai lu, il n'y a pas bien longtemps, Voyage d'une parisienne à Lhassa, de A. David Néel, je pense qu'il doit être intéressant de voir l'évolution de ce pays à travers ces récits.

Posté par Meria, 17 mars 2008 à 16:09

La lettre G

"Magnus" de Sylvie Germain

Franz-Georg est né avant la guerre (celle de 39/40) en Allemagne mais il ne garde aucun souvenir de son enfance, seulement ce que sa mère lui a en a raconté: sa maladie qui lui a fait perdre la mémoire et lui a fait perdre le langage qu'elle lui a lentement et patiemment réappris.
Franz-Georg porte les deux prénoms de ses deux oncles maternels tombés au combat, tombés dans l'enfer de Stalingrad. En plus de sa perte de mémoire, il doit porter le fardeau de ces "ancêtres", héros de guerre glorifiés par sa mère.
Franz-Georg a du mal à saisir ce qui se passe autour de lui: sa mère, omniprésente, son père présent sans l'être vraiment et qui ne s'intéresse pas à lui, son fils. Ce père en blouse blanche, important, sévère dont les patients du curieux hôpital dont il a la charge, meurent par milliers du typhus. Ce père qui chante en compagnie de ses collègues des lieder au cours de soirées charmantes et conviviales. Heureusement, Magnus, l'ours en peluche que Franz-Georg serre souvent contre lui, est là pour l'écouter et recevoir ses inquiétudes, ses interrogations.
Un jour, la panique chamboule la maisonnée et sa vie: ses parents partent précipitamment et une fuite incompréhensible commence pour Franz-Georg, une fuite qui l'amènera en Autriche d'où partira son père vers l'Amérique du Sud pour leur préparer une autre vie. Seulement, son père ne donnera plus jamais signe de vie et sa mère, si élégante et belle autrefois, s'étiolera à attendre, en vain, un signe.
Les années passent, sa mère le confie, à la fin de sa vie, à son frère aîné, le pasteur qui a fui le régime nazi pour gagner l'Angleterre. Une nouvelle vie commence pour Franz-Georg qui doit abandonner son prénom et son nom, connotés: dorénavant, il s'appellera Adam, comme le premier Homme. Magnus, l'ours en peluche fait toujours partie du paysage et provoque d'étranges rêves chez Adam: une sensation de peur intense, une jeune femme qui s'écroule en le protégeant, une odeur de fumée et le noir de la terreur.
Qui peut bien être cette jeune femme? Pourquoi son image est-elle ancrée en lui aussi profondément? Pourquoi ce trou de la petite enfance à la suite duquel il a du tout réapprendre? Franz-Georg/Adam part à la recherche de cette identité en allant, en Amérique du sud, sur les traces de son père. La quête le mènera à se poser d'autres questions et à subir une autre perte de mémoire....il s'appellera Magnus.
De Londres à Vienne en passant par Rome et la France, Magnus cherchera ses origines: dans son délire en Amérique du Sud, il a parlé une langue inconnue qui n'était ni de l'anglais et ni de l'allemand.
Sylvie Germain relate une quête dense, troublante et remplie d'émotion sur l'identité avec un fil conducteur extraordinaire: l'ours en peluche, "à l'oreille roussie", dont le foulard porte ce nom MAGNUS, symbole de l'enfance, lien d'une force inouïe avec le passé perdu recherché sans cesse au cours d'une vie riche en rebondissements....un conte sombre et lumineux qui serpente dans la forêt des sensations perdues. Un conte qui porte le poids de l'Histoire, le poids des horreurs, le poids de l'oubli qui est à deux doigts de la lumière de la mémoire enfin recouvrée. Un conte qui étreint le coeur, qui secoue les consciences par le regard d'un enfant qui ne sait plus d'où il vient ni qui il est parce qu'il pose des questions essentielles. Comment peut-on grandir et devenir un homme qui tienne debout, si toute sa vie n'est qu'illusions et mensonges? Comment être un homme quand un pan entier de sa vie n'est faite que d'incompréhension du monde que l'on côtoie? Comment devenir adulte sans perdre son âme, sans être torturé par l'ignorance de ses origines? En effet, "Magnus" nous parle de ce qui est universel chez l'être humain: l'importance de la filiation (comment comprendre le monde si on ne sait pas d'où l'on vient ni qui l'on est?), de l'amour parental sécurisant, antidote au sentiment d'abandon, socle de l'estime de soi et enfin l'importance de regarder vers l'avant malgré les pans sombres du passé car il est essentiel d'avancer pour continuer à vivre.
Sylvie Germain distille les pistes de compréhension du récit au fil de ses "séquences" "notules" "echo" "résonnances" "fragments" qui construisent le personnage et ses interrogations tout en éclairant le récit par des explications poétiques et en lui donnant une position historique.
"Magnus" est un grand roman, beau, émouvant, poétique, éprouvant et déstabilisant par sa forme et son contenu. C'est l'âme humaine, dans ce qu'elle a de plus beau et de plus sombre qui est ici explorée. Une fois la dernière ligne lue, on reste la gorge nouée, muet d'émotion, l'écho de la quête de soi résonnant longtemps encore!

Posté par katell, 21 avr. 2008 à 20:20

@canthilde: c'est un très beau livre!!!
@meria:Un Moleskine...mazette du bel ouvrage ce type de carnet :-) "Funérailles célestes" est un très beau roman au cours duquel, l'héroïne chinoise apprend à connaître et respecter les coutumes tibétaines....si seulement les dirigenats actuels chinois pouvaient en faire autant...

Posté par katell, 21 avr. 2008 à 20:23

@ katell

J'en ai un autre qui me sert de répertoire depuis au moins deux ans, je viens seulement de découvrir qu'il possède, sur la dernière couverture, un genre de poche, dans laquelle on peut mettre des timbres, cartes de visites et autres babioles :-)

Posté par Meriafa, 22 avr. 2008 à 08:45

La lettre L

Encore un auteur dont j'avais beaucoup entendu parler en bien et que je n'avais jamais eu l'occasion de lire.



Quatrième de couverture:
"Deux avions se croisent en plein ciel quelque part au-dessus du pôle Nord : l'un transporte un professeur américain brillant, spécialiste de Jane Austen, qui arrive d'une grande université de la côte Pacifique, l'autre un professeur anglais un peu médiocre qui vient d'une université des Midlands et n'a d'autre titre de gloire que de savoir concocter des épreuves d'examen. Ils ont décidé d'échanger leur poste pour une durée de six mois."

A partir de cette situation, somme toute banale, de l'échange de poste entre deux professeurs d'université, David Lodge écrit un roman aussi drôle que grave, utilisant plusieurs styles d'écriture au fil du récit.
Philip Swallow est professeur dans une université anglaise, un peu terne presque inodore et sans saveur. Il mène sa vie sans faire de bruit, au rythme des naissances et des dépenses parcimonieuses du ménage, au fil des années universitaires qui ne lui offrent guère d'avancement. Il a peu publier, il n'est pas célèbre, il n'est pas parmi les professeurs les plus populaires et pourtant, ce sera lui qui participera à l'échange de poste.
Morris Zapp enseigne dans une belle et célèbre université américaine, sous un climat idéal où la grisaille n'est qu'anecdotique et vit dans une maison de rêve. Il a publié moult articles et livres et c'est un spécialiste de Jane Austen...normalement il a tout pour plaire et pourtant le personnage n'est pas vraiment agréable ni charmant: il est imbu de sa personne, arrogant et sûr de lui-même à l'excès, parfois condescendant avec ses collègues et ses potentiels adversaires, il est l'exemple parfait de l'Américain satisfait de lui et se rengorgeant de sa réussite. Normalement, il n'était pas prévu au programme d'échange de poste mais comme il est en délicatesse sentimentale avec son épouse il sollicite un éloignement afin de tenter de sauver son couple.
Voilà donc nos deux professeurs dans les airs, au-dessus de l'Atlantique, laissant leur quotidien et abordant avec curiosité leur prochaine vie. Dans l'avion, chacun fera une rencontre importante: Philip rencontre un jeune trublion, Boon, qui de fil en aiguille en fera une figure de proue du mouvement contestataire étudiant; Morris rencontre une jeune femme qui se rend en Angleterre pour avorter et qu'il tente de dissuader.
Autant Philip Swallow s'adapte à ses nouvelles conditions de vie malgré la révolution sexuelle et politique qui secoue l'Amérique qui commence à s'enliser au Vietnam, autant Morris Zapp est confronté à un véritable choc culturel et thermique! La grisaille et l'humidité hivernales ont raison de son moral d'autant que ses collègues anglais semblent ne pas le remarquer. Peu à peu, Philip comme Morris prennent leurs marques, se retrouvent mêlés à d'extraordinaires péripéties et sont amenés à avoir des affinités dans la vie de l'autre.
Armé d'un humour tant subtil que parfois grossier (de temsp à autre le trait est un peu forcé), David Lodge offre au lecteur deux vies qui se superposent dans une narration des plus variées: en effet, on passe du roman classique aux longues descriptions et mises en situation dignes de Balzac, au roman épistolaire savoureux puis aux coupures de presse ou au synopsis cinématographique! Les multiples effets narratifs donnent un rythme endiablé au roman et une saveur particulière à l'humour des personnages hauts en couleur qui voient s'épanouir en eux des facettes inconnues de leur personnalité!
"Changement de décor" est un roman sur les destins et les routes qui se croisent, s'emmêlent alors que rien ne les y préparaient. L'ironie de la vie et de l'Histoire apportent des changements inattendus dans le quotidien et l'intimité des personnages: le coup de pouce du hasard provoque des choix et des bifurcations plus insolites les uns que les autres, les transparents deviennent visibles et égéries d'une cause, les beaux parleurs sont contraints à devenir plus humbles et les timides prennent de l'assurance (notamment les épouses qui s'offrent une liberté inespérée grâce aux MLF!). Le cadre de vie, des circonstances et des situations particulières peuvent-ils influer sur une destinée? Philip, Morris, Hilary et Désirée offrent cette probabilité.
Un roman amusant, drôle, fourmillant de personnages plus excentriques les uns que les autres et de situations plus cocasses les unes que les autres...un bon moment de lecture où le rire est toujours présent.

Posté par katell, 23 avr. 2008 à 21:44

Défi ABC 2008

Je viens de découvrir ce blog et comme je fais aussi le défi ABC, je me signale à vous.
Pour les intéressés, j'ai fais une bannière influenceurs pour les participants.

Posté par likefia, 24 avr. 2008 à 13:56

La lettre I

"Les vestiges du jour" de Kazuo Ishiguro

Stevens, un majordome, a servi toute sa vie de grandes familles anglaises, notamment celle de Lord Darlington. Le château et les terres de ce dernier ont été rachetés par un riche Américain, Mr Farraday, la vie sociale n'est plus la même qu'auparavant: la guerre et le déclin des grandes familles ont changé le rythme de vie et les coutumes. Mr Farraday a réduit le personnel de service, n'utilise pas toutes les pièces: la vie mondaine est loin d'être fastueuse comme avant-guerre.
Stevens reçoit une lettre d'une ancienne gouvernante, Miss Kenton, dans laquelle il perçoit une nostalgie de l'"ancien temps". Comme Mr Farraday part quelques semaines aux Etats-Unis, Stevens décide, après l'obtention de l'accord de Farraday, de se rendre chez Miss Kenton (il ne peut se résoudre à l'appeler de son nom d'épouse) par le chemin des écoliers, au volant de la voiture de son employeur.
Commence alors le déroulement des souvenirs d'antan de Stevens sur les routes du voyage concoctées à partir d'un ouvrage, délicieusement désuet, "Les merveilles de l'Angleterre" de Mrs Jane Symons, ouvrage à l'image de Stevens, empreint de dignité et de retenue toute britannique.
Les souvenirs défilent au rythme de la mémoire du majordome: les réceptions de Darlington Hall, les invités prestigieux, les conversations, les thés, les moments passés au fumoir, la bibliothèque fournie en vieux volumes reliés, les dédales des passages menant aux communs et aux chambres du personnel. Tout un décorum disparu et regretté, nous sommes en 1956, le monde a changé laissant exangues certaines vieilles fortunes.
Stevens, aux trente ans de services parfaits, s'interroge sur sa vie qu'auprès de laquelle il est peut-être passé en désirant mettre toujours en avant la qualité absolue du service rendu à son employeur. Le poids de la servitude est tel que rien d'intime ou de personnel doit prendre le pas sur le service: ainsi l'amour envers le père est-il étouffé au même titre de celui éprouvé, en secret (oh, terrible et insupportable silence des émotions!), envers Miss Kenton. Les émotions ne doivent pas empiéter sur la dignité de la fonction de majordome comme sur celle de Lord ou autre pair du royaume: l'homme est prisonnier de son appartenance sociale qu'il soit en bas ou en haut de l'échelle. Certes, le poids ne semble pas être le même mais l'obligation reste identique....le flegme en toute circonstance: "Un majordome d'une certaine qualité doit, aux yeux du monde, habiter son rôle, pleinement, absolument; on ne peut le voir s'en dépouiller à un moment donné pour le revêtir à nouveau l'instant d'après, comme si c'était qu'un costume d'opérette." Stevens est un homme de devoir, loyal, fidèle et digne: il voue un amour sans borne à feu Lord Darlington malgré les égarements politiques de ce dernier dont il n'a pas pu le sauver. Mais était-ce à lui, Stevens, de sauver Lord Darlington? Ce dernier qui, dans l'entre deux guerre, voulut sortir l'Allemagne vaincue de l'enfer économique de la défaite et se fit manipuler par les nazis et une faction extrémiste de la bonne société britannique. D'ailleurs, il limogera deux servantes en raison de leur judéité, ordre exécuté sans discuter par Stevens (malgré la révolte orale de Miss Kenton), geste que Darlington regrettera, un peu mollement, quelques années plus tard. Le carcan de la fidélité et de la dignité du travail exemplaire montre ses limites: celles d'une humanité mise en sourdine, sacrifiée sur l'autel d'un idéal, celui de ne vivre que pour l'employeur et d'oublier sa propre vie. Miss Kenton souffrira de ce manque d'humanité qui la poussera à se marier à un homme qu'elle n'aime pas réellement.
"Les vestiges du jour" est un roman délicieux à lire, à déguster tant la langue est belle, l'écriture soignée, recherchée et amenant le lecteur dans une atmosphère inoubliable: celle d'une Angleterre nostalgique de sa grandeur passée, de ses usages maîtrisés et immuables. Il est certainement difficile de traduire avec exactitude le rendu de la langue châtiée et des expressions langagières typiques des classes supérieures britanniques, cependant, le lecteur embarque avec ravissement dans ce roman dont le héros, un butler haut de gamme, est d'une absolue dignité même s'il a laissé courir sa vie au service des autres. On pourrait croire que Kazuo Ishiguro a passé sa vie au coeur des usages de la haute société anglaise et côtoyé assidûment les majordomes des grandes maisons!
Me voilà conquise, tout simplement!

Posté par katell, 12 mai 2008 à 22:31

Superbe commentaire

J'avais beaucoup aimé moi aussi ce livre, et je n'ai pas été déçue (pour une fois!) par le film.

Posté par Meriafa, 14 mai 2008 à 08:53

Merci Meriafa :-)

Posté par katell, 31 mai 2008 à 20:58

La lettre M

"Les vivants et les ombres" de Diane Meur

En Galicie, terre rattachée à l'empire austro-hongrois depuis le partage de la Pologne, la famille Zemka, en la personne de Jozef, reconquiert un domaine fondé, au début du XVIIIè siècle, par un ancêtre noble, le comte Fryderyk Ponarski, puis racheté par une autre famille, les von Kotz. En épousant Clara von Kotz, Jozef Zemka part sur les traces de Fryderyk et connait une ascension rapide. Ainsi commence cette très belle saga familiale où l'ascension comme le déclin se fera au rythme des grands évènements historiques: la révolution de 1848 et les tensions annociatrices du désastre de la Guerre 14/18....tout ce qui construit l'histoire de l'Europe.
Jozef Zemka, à son grand désespoir, n'aura que des filles, Maria, Urzula, Wioletta, Jadwiga et Zozia, et se comportera avec sa famille comme un abominable tyran domestique. Les femmes n'ont comme horizon que la sphère domestique et sont réduites, de mère en filles et de filles en nièce, à attendre l'amour en épiant l'horizon des visites et des bals. Parfois l'amour frappe, incongru, à l'âge de la maturité et apporte la joie dans la plénitude d'une passion avec un jeune homme: c'est ce que vit Clara avec le précepteur de ses filles, Zygmunt Borowski. Clara se trouve, pour la première fois de sa vie, belle et intelligente aux yeux d'un homme et connait enfin le bonheur d'aimer et être aimée. D'ailleurs, le piano reprend du service puisque Zygmunt aime l'entendre jouer et que pour lui, rien que pour lui, elle renoue avec ses premières amours musiciennes.
Mais l'amour surgit aussi dans le coeur de jeunes filles à peine écloses, de jeunes filles qui, dans leur naïveté virginale, offre leur précieux trésor à l'homme qu'elles aiment pensant le gagner par le don de soi: Wioletta, la belle et farouche Wioletta aux pinceaux et fusains talentueux, se laisse prendre au piège en aimant ardemment le promis de sa soeur Urzula et en croyant qu'il la choisira au dernier moment! Las, mille et une fois hélas! Agenor Karlowicz, jeune homme indécis, indolent, inodore et sans saveur (c'est pourquoi, la lectrice que je suis se demande encore ce que Wioletta a bien pu lui trouver!), non content de déflorer Wioletta, ira consommer l'hyménée dans les bras d'Urzula et condamnera, inconsciemment, Wioletta à la pire opprobre: un enfant illégtime et la réclusion honteuse au coeur de l'univers domestique. Wioletta, qui aurait aimé étudier, apprendre, se voit considérer comme une fille perdue et est séparée à jamais de son enfant. Wioletta, une ombre vivante errant dans la maison, muette et transparente aux yeux des autres...d'ailleurs, lorsque Jozef reçoit, elle doit rester recluse dans sa chambre! Les années passent, le siècle meurt, un autre naît, au fil des saisons, des pluies, des chaleurs estivales, la famille s'agrandit, certains membres s'engagent dans le combat pour l'indépendance de la Pologne et se voient contraints à l'exil, d'autres demeurent et construisent l'avenir industriel grâce au sucre des betteraves! Les familiers changent: le médecin de famille, Salomon Weinberg, laissera place au prince Dubinski sur les conseils duquel Wioletta lira les carnets de bords de son grand-père et apprendra qu'une branche de sa famille paternelle appartint à la communauté juive avant de se convertir sous l'influence d'un certain Jacob Frank....au grand dam d'un Jozef vieillissant!
Diane Meur fait appel à une étrange narratrice: la maison du domaine qui derrière sa façade blanche et son fronton néo-classique, épie ses habitants. Elle est indiscrète, furète partout, inspecte de la cave au grenier, guette les échos de l'histoire, les bribes de conversations intimes. Elle est partout, voit tout et entend tout. Elle attise les passions et les envies et tissent les destins. Elle connaît les vivants mieux qu'eux-mêmes, elle garde au coeur de sa mémoire les ombres du passé, les fantômes qui vivent dans ses murs, oubliés depuis si longtemps par les vivants. Mais les vivants possèdent quelque chose que la maison n'a pas et qu'elle leur envie: leurs drames, leurs désirs et leur mobilité. Sous la plume de Diane Meur, au souffle romanesque éblouissant, le lecteur se trouve au coeur de la maison et l'accompagne dans ses observations: c'est l'odeur des épices, des plats et des vins ou celui des espoirs et de l'amertume d'un chagrin inconsolable, ce sont les saisons qui rythment la vie des habitants, la surprise éprouvée devant un rideau qui bruisse sous la brise estivale ou le craquement des boiseries un soir d'hiver apportant une note menaçante dans la nuit. On déambule dans les pièces qui ne changent pas, on écoute les conversations des batteries de cuisine, de l'argenterie, des rideaux ou encore du piano. On est l'âme de la maison, on respire la poussière odorante des années, des siècles, on est les souvenirs d'une époque, d'un mode de vie, des vies fragiles qui s'éteignent heureuses ou non et disparaissent dans les ombres de la maison.
Le thème de l'exil et de la perte de ce qu'on laisse derrière soi est également très fort: l'exil intérieur vécu douloureusement par Wioletta, l'abandon obligé de son enfant, l'exil de Maria en Turquie, l'exil religieux de Jadwiga dans sa cellule de nonne, l'exil de Tessa et sa famille vers les Etats-Unis dont la chute du roman amorce une réponse à l'interrogation "Qu'emporte-t-on avec soi lorsque l'on quitte la terre natale et perd-t-on tout ce qui nous a construit?". Une bien jolie réponse donnée par la narratrice.
Le foisonnement et les interactions entre les personnages principaux et secondaires donnent un souffle épique au roman digne d'un roman de Tolstoï et offrent un moment de grand bonheur de lecture!



"Sur l'arrière il y a le parc, les champs. les jours d'été, une brume de chaleur voile les collines et au-dessus des blés l'air tremble, habité de guêpes et de papillons. il y a les fermes aussi, dont les toits descendent si bas qu'à herbe haute, quand je n'en aperçois plus les fenêtres ni les portes, elles semblent de chastes jupes dont s'élève, en guise de torse, une mélancolique fumée.
Parfois les enfants de paysans viennent ici marauder une poire, une poignée de cerises. Du temps de Gavryl ils auraient reçu des pierres, des injures dans leur langue, peut-être la menace d'un rapport au bailli.(...) Sur l'avant c'est le portique à colonnade, l'entrée d'honneur, la grille qu'on ouvre grand aux jours de réception. A ma gauche s'alignent les soixante maronniers de l'avenue de la gare, laquelle m'est cachée par un repli de terrain. On la dit grandiose....." (p 9 et 11)

Posté par katell, 31 mai 2008 à 21:00

La lettre O

"Vie et mort en quatre rimes" d'Amos Oz

Un écrivain est invité à participer à une rencontre avec ses lecteurs suivie du jeu des questions-réponse: sur l'estrade, devant son auditoire, il écoute la présentation de l'animateur de la soirée, l'intervention d'un conférencier, spécialiste de son oeuvre, et la lecture de passages d'un de ses romans. Son esprit s'envole et se perd dans les méandres de l'ennui, très vite comblé par ses rêveries et ses débuts d'histoires.
Chaque personne croisée au cours de la soirée est une amorce de création de personnages hauts en couleur, jouant sur une large gamme de caractères et de profils: le "parrain" et son sbire, la serveuse sexy sortant d'une histoire d'amour malheureuse, le jeune homme en souffrance qui se lance dans l'écriture comme on s'accroche à une bouée de sauvetage, l'auditrice buvant les paroles de l'auteur, la lectrice dans sa solitude en compagnie de son chat, un rien possessif. Les portraits sont convaincants, on croirait lire la vie de personnes réelles. Puis, les souvenirs familiaux de l'auteur se superposent aux débuts de vie des personnages: la fiction se mêle à la réalité, les frontières s'évanouissent pour laisser place à une réflexion sur le processus de création littéraire, sur la vie, parfois très ordinaire, des auteurs. L'auteur est un démiurge qui orchestre le quotidien, l'intimité tout comme le destin de ses personnages. Il brouille les pistes tout en se moquant des arguties intellectuelles, joutes verbieuses frôlant l'ennui profond, des commentateurs, des interprètes des romans, ces personnes qui théorisent les écrits des poètes ou des romanciers.
"Vie et mort en quatre rimes" est aussi le roman de l'acte de créer une histoire: les obsessions qui nourrissent la création littéraire, les chemins de l'imaginaire qui mènent aux trames des récits. Mais c'est aussi un regard sur la place de l'écrivain dans la société: ce dernier peut intimider, être admiré sans recul par son lectorat, devenir le modèle de vie ou l'homme idéal ou peut aussi cristalliser les fantasmes de certains lecteurs.
« Ecrire le monde tel qu'il est, tâcher d'emprisonner une nuance, un parfum ou un son dans des mots, c'est un peu comme jouer du Schubert en présence du compositeur qui ricane dans la salle obscure »
"Juste derrière elle, un adolescent, dans les seize ans, s'agite sur son siège, l'air malheureux : c'est peut-être un poète en herbe avec son visage boutonneux et ses cheveux noirs frisés, pareille à de la paille de fer poussiéreuse. Les affres de son âge et les tourments qu'il vit la nuit, dans l'obscurité, retroussent ses lèvres en un rictus proche des larmes, et à travers ses lunettes épaisses comme des chopes de bière, il voue à l'auteur...." (p 28)
Je ne connaissais pas Amos Oz, je le découvre par ce roman drôle, caustique parfois, tendre envers ses personnages. Un univers où l'érotisme furtif (la serveuse et sa culotte que l'on devine, la lectrice solitaire à la voix rauque et sensuelle) côtoie l'ironie envers soi-même, l'auteur se moque de ses atermoiements sentimentaux (monter ou ne pas monter chez Rochale qui sans doute l'attend), offrant une image désacralisée du grand écrivain. Oz met en scène toute une série de pérégrinations érotiques avant que l'auteur parvienne à conquérir la lectrice, à lutter contre son chat et à entrer dans le lit de cette dernière....sans épargner à l'auteur l'échec du à une érection en berne au mauvais moment. Il nous embarque, aussi, dans une rêverie sociale qui façonne des existences, les parcourt et les inventorie au fil de l'imagination créatrice ce qui peut désorienter le lecteur qui ne sait pas vraiment où il est. Les personnages, réels ou fictifs, se croisent et se recroisent tellement que la liste de ces derniers, en fin de roman, est un récapitulatif bienvenu pour renouer tous les fils entre eux. Récapitulation amusante, cocasse qui permet au lecteur de se remémorer avec délice les traits principaux des personnages évoqués, suivis....lecture où le rire est au rendez-vous car les commentaires de l'auteur sont savoureusement désopilants.
Une lecture agréable entre rêve et réalité où la vie des hommes est le sel de la création.

Posté par katell, 22 juin 2008 à 11:07

La lettre U

"Les oreilles du loup"

Un petit garçon, le narrateur, raconte ses moments heureux et malheureux, entre la séparation de ses parents, la complicité avec sa soeur, ses aventures scolaires et surtout son amour pour sa terre, sa maison perdue au milieu la savane!
Il a cinq ans, a une tignasse rousse, aime follement grimper aux arbres et porte "des chaussettes jaunes bien remontée sur son pantalon rouge": un lutin épris de liberté regardant le monde mouvant des adultes et "le fantôme fou de son père".
Il n'est pas un petit garçon, il est un tigre qui pourrait, s'il le voulait, balayer ce monde, trop souvent incompréhensible, d'un coup de patte. Sa soeur n'est pas une petite fille mais un chat un tantinet sauvage.
Antonio Ungar dans ce roman court met en scène un jeune garçon qui préfère être un tigre plutôt qu'un être humain, stupide, ne comprenant rien à rien au monde qui l'entoure. Entre le manque d'amour de la grand-mère, les pleurs de sa mère, la folie de son père, l'étrangeté de son grand-père et la saveur de la liberté offerte par la savane ou la jungle, il a choisi: ce sera être un tigre libre, sans entrave, sans peur avec pour seul horizon l'espace infini des paysages. Les chapitres sont les impressions, fragments épars, de cet enfant, haut comme trois pommes et à l'imaginaire fabuleux: le lecteur le suit, sautillant, crachant, tapant, cognant (comme la scène de la bagarre dans la cour d'école est extraordinaire et poignante à la fois!), rêvant, se transformant en tigre au gré des envies. Ce petit garçon, derrière sa carapace de tigre, souffre de la folie des adultes, de celle de son père, de la violence de son monde d'où l'on peut disparaître à jamais, sans laisser une seule trace. Il aime aussi: sa mère et ses pleurs, l'odeur sensuelle et maternelle de sa cousine, un monde où il souhaiterait se perdre à jamais, tigron ronronnant comme un chaton, les senteurs inoubliables de la savane, la fragance musquée des arbres, ses arbres du haut desquels le monde lui paraît moins sordide.
"Les oreilles du loup" est un roman de l'enfance, celle qui rêve, celle qui rue contre les contraintes, celle qui ne pense qu'à être libre, celle qui voudrait que l'harmonie dure toujours. Or, cette dernière s'est brisée lors de la séparation de ses parents et il est bien difficile d'admettre qu'elle ne reviendra plus, même si "le gros homme" apporte avec lui une harmonie qui ressemble à celle du passé. Ce roman est aussi celui de l'enfance qui quitte peu à peu ses berges pour entrer dans le monde des plus grands, des grands puis des adultes....le tigre se cache alors derrière un masque de loup, un tigre qui danse et qui ne mange personne.
"Les oreilles du loup" a la beauté sauvage de la savane colombienne si bien rendue dans le récit, l'obscurité de la jungle, l'âpreté des hauts plateaux balayés par le vent, le soleil ou le froid. La langue extraordinaire de ce roman provoque d'intenses émotions au lecteur et l'accompagne dans un voyage au coeur d'un imaginaire d'une richesse extraordinaire.
Un très beau roman édité chez "Les allusifs", excellente maison d'édition qui se démarque par l'originalité de ses auteurs. A lire!

"Celui que je suis marche vers les buissons, s'approche d'un immense eucalyptus, regarde les feuilles bleutées qui se balancent au vent de la savane. Il les observe et grimpe facilement, comme si ses muscles se mettaient en mouvement, sans aucun effort, j'imagine, plantant ses griffes dans l'écorce. Une fois en haut, toujours absent, il refuse de regarder le jardin et les enfants bien habillés et les éclats de rire et l'agave inutile. Il leur tourne le dos. Il regarde, je regarde de l'autre côté de la grille, sous le soleil, la ville infinie qui s'étend à mes pieds. Et je m'enferme. En moi-même, dans mon corps de grand tigre, dans mon silence, dans la ville qui existe malgré moi, très loin et vaste dans la savane. Et comme un grand tigre je pose ma grosse tête sur mes avant-bras et attends que les autres, comme le gros, comme la ville et le vent froid, se taisent aussi." (15 et 16)

"Arrivé en haut, après le chemin rouge, les mûres, les orties et les chiens sauvages, les deux canaux à sec que je franchis les yeux fermés, arrivé à la cime de ma montagne, je ne fais rien. Je grimpe à un autre arbre, un autre qui n'est pas le poivrier, ni le noyer, ni l'un de ces saules qui veulent mourir. Je grimpe sur un arbre élevé et maigre, bossu, un arbre timide qui se cache toujours au fond, derrière les autres, derrière les pierres, encore plus derrière. Un arbre ébouriffé et timide. Et grimpé là, je ne fais rien. Je sens la branche de l'arbre sous mes jambes, je sens que l'arbre regarde d'un autre côté encore, mais nous sommes là. Je réussis à serrer entre mes bras la branche, je pose ma tête sur l'écorce et je ne suis plus un tigre, un grand et lourd tigre qui regarde le monde. Je suis un autre tigre, différent. Un tigre de papier. Léger, transparent, vide d'air. Vide de la maison, qui n'a pas été emportée par un vent violent mais qui en revanche a disparu ; vide de la terre que je connais déjà ; vide de cet incendie du ciel si lointain qui n'est pas à moi ; vide de tout ce qui s'est passé dans la maison. Rien que de l'air dans un tigre de papier, rien, l'odeur de cet eucalyptus qui ne me regarde pas." (p 46)

Posté par katell, 07 juil. 2008 à 18:10

La lettre C

"Au coeur des ténèbres"

Marlow, vieux marin anglais, et ses amis, passent la nuit sur un bateau, sur la Tamise. La nuit tombe, les amis discutent de choses et d'autres jusqu'à ce que Marlow relate une aventure survenue au Congo...il y a longtemps. Marlow, narrateur et acteur à la fois, fait glisser son auditoire des rives sombres de la Tamise aux lourds mystères du fleuve Congo, avec une dextérité de peintre flamand: les clairs-obscurs révélés, magnifiés par la petite lumière de la cabine sur la Tamise; le lecteur imagine les visages sortant à peine de la pénombre, les clapotis du fleuve anglais contre la coque, les bruits nocturnes emplissant l'espace et le temps. La magie de la narration opère très rapidement: on part à l'aventure, au temps épique des explorateurs conquérants de nouvelles terres, à la recherche d'un homme mystérieux et inquiétant, Kurtz.
Marlow débarque en Afrique noire, à l'embouchure du Fleuve Congo où siègent des comptoirs français. Première mauvaise surprise (mais en est-ce une pour Marlow/Conrad lorsqu'il s'agit des Français?), les colons français et leurs attitudes grossières, leur étroitesse d'esprit, leur vanité, leur bêtise brutale envers la population indigène et leur manque de savoir-vivre. Deuxième mauvaise surprise, le bateau dont il doit prendre le commandement est sous les eaux, coulé et doit être renfloué. Comme nous sommes loin de tout, les matériaux nécessaires aux réparations arrivent lentement, très lentement. Enfin, la mission peut commencer: Marlow, son équipage hétéroclite dont font partie quelques cannibales (l'épisode de la viande d'hippopotame faisandée jetée par-dessus bord est savoureux) ce qui ne laisse pas d'inquiéter certains passagers, cadres du comptoir français. Le navire vogue et remonte le fleuve Congo, chaque jour s'enfonçant plus profondément dans les terres quasiment inconnues.
Tout devient mystérieux, opaque voire sombre. L'inconnu se déroule au fil de l'eau, les appétits d'ivoire s'aiguisent et les conversations traînent sur le personnage, haut en couleurs et étrange, de Kurtz. Le comptoir a décidé de récupérer ce dernier, qui aux dernières nouvelles semblerait au plus mal. Kurtz, l'homme dont on parle beaucoup et que l'on ne voit jamais, l'homme presque légendaire au tableau de chasse d'ivoire incroyablement garni, l'homme qui ose s'aventurer au coeur de la jungle et loin dans la savane, l'homme qui côtoie les "sauvages" sans peur et sans haine. Bref, un être étrange, loin des conventions, auréolé de mystère, suscitant admiration et immense respect. Marlow espère pouvoir échanger avec cet homme si insaisissable, si particulier et épie les profondeurs des rives du Congo, oppressé par la touffeur poisseuse de la sueur de la jungle. La lente progression du bateau est comme un ballet immobile où l'atmosphère pesante d'humidité et de sombre mystère étouffe le moindre bruit, la moindre respiration. Le lecteur avance, aux aguets, les sens en alerte et les yeux écarquillés à force de vouloir percer les enchevêtrements d'arbres et d'herbes annonçant la jungle, à la beauté sauvage et inquiétante.
Conrad, avec grand art, fait glisser, subtilement, l'étrangeté d'une nuit sur la Tamise vers la force sublime de l'inconnu d'une Afrique sensuelle, captivante, fascinante et inquiétante. Marlow est subjugué par les émotions et les sentiments qu'elle peut susciter chez les conquérants et comprend peu à peu pourquoi Kurtz est devenu un élément de cette alchimie de couleurs, d'odeurs et d'émotions. Kurtz est allé jusqu'au point de non retour, Kurtz ne peut se détacher de cette Afrique qui offre d'inestimables trésors en échange de l'âme et du coeur.
"Une longueur de fleuve s'ouvrait devant nous et se refermait derrière, comme si la forêt avait tranquillement traversé l'eau pour nous barrer le passage au retour. Nous pénétrions de plus en plus profondément au coeur des ténèbres. Quelle quiétude il y régnait! La nuit parfois le roulement des tam-tams derrière le rideau d'arbres remontait le fleuve et restait vaguement soutenu, planant en l'air bien au-dessus de nos têtes, jusqu'à l'aube. S'il signifiait guerre, paix ou prière, nous n'aurions su dire. Les aurores étaient annoncées par la tombée d'une froide immobilité; les coupeurs de bois dormaient, leurs feux brûlaient bas; le craquement d'un rameau faisait sursauter. Nous étions des errants sur la terre préhistorique, sur une terre qui avait l'aspect d'une planète inconnue. Nous aurions pu nous prendre pour les premiers hommes prenant possession d'un héritage maudit à maîtriser à force de profonde angoisse et de labeur immodéré. Mais, soudain, comme nous suivions péniblement une courbe, survenait une vision de murs de roseaux, de toits d'herbe pointus, une explosion de hurlements, un tourbillon de membres noirs, une masse de mains battantes, de pieds martelant, de corps ondulant, d'yeux qui roulaient....sous les retombées du feuillage lourd et immobile. Le vapeur peinait lentement à longer le bord d'une noire et incompréhensible frénésie. L'homme préhistorique nous maudissait, nous implorait, nous accueillait - qui pourrait le dire? Nous étions coupés de la compréhension de notre entourage; nous le dépassions en glissant comme des fantômes, étonnés et secrètement horrifiés, comme des hommes sains d'esprit feraient devant le déchaînement enthousiaste d'une maison de fous. Nous ne pouvions pas comprendre parce que nous étions trop loin et que nous ne nous rappelions plus, parce que nous voyagions dans la nuit des premiers âges, de ces âges disparus sans laisser à peine un signe et nul souvenir." (p 135 et 136)
Ce qui est fascinant dans "Au coeur des ténèbres" c'est la symétrie parfaite, la mise en abyme extraordinaire, du récit: d'une part, la narration commence et s'achève sur la Tamise, d'autre part l'évocation de la Tamise comme voie maritime d'invasion par les Romains est le reflet de la remontée du fleuve Congo par le vapeur de Marlow. Deux mondes qui jusqu'au moment de la rencontre s'ignoraient, deux civilisations qui s'observent, s'évaluent et provoquent terreur, due à la différence, de part et d'autre. L'humanité semble toujours être celle de la civilisation qui nous a vu naître alors que la nouveauté inconnue et terriblement différente que nous affrontons ne peut qu'avoir un lointain rapport avec nous et notre monde. L'autre est forcément le sauvage, le barbare (puisque nous ne le comprenons pas!), celui qui de par sa nudité possède la force de la liberté, la force de "la vérité dépouillée de sa draperie de temps" (p 136). Les vêtements ne sont que des acquis, "jolis oripeaux, - oripeaux qui s'envoleraient à la première bonne secousse." (p 136).
Conrad brandit un miroir à son lecteur et l'image, les images qui lui sont renvoyées l'amènent à regarder d'un oeil nouveau la différence de l'Autre qui est aussi humain que lui! "Au coeur des ténèbres" apporte une lumière inestimable: celle de l'aventure intérieure qui éclaire plus justement une vision du monde souvent pervertie par les a priori et la peur de l'Autre, cet inquiétant et fascinant inconnu.

Posté par katell, 30 août 2008 à 18:56

La lettre A

"Dans les coulisses du musée" Kate Atkinson

La petite Ruby Lennox commence à percevoir le monde qui l'entoure, à comprendre et à sentir, dès la première seconde de sa conception! Elle nous présente les différents membres de sa famille et elle sait qu'il aurait été préférable qu'elle n'existe pas. Sa mère ne la considère que comme un poids, une gêne, une source d'ennuis sans fin. La famille Lennox est une famille anglaise moyenne, ni pire ni mieux que les autres: ses parents tiennent une boutique animalière, ils vivent au-dessus du magasin, ils côtoient les commerçants de leur rue et parfois souhaiteraient avoir plus de confort. La mère est loin d'être éprise de son mari, elle le subit plus qu'elle ne l'apprécie et implicitement lui en veut de l'avoir une fois de plus, une fois de trop, mise enceinte!
Très vite, Ruby ne s'arrête pas à l'histoire de son foyer, dans l'Angleterre des années cinquante, et nous entraîne à la découverte de l'histoire familiale, notamment celle de la famille maternelle ce qui l'amène à remonter le temps à la fin du XIXè. Cela sans se départir de sa verve, de son humour et de sa malice pétillante. Cependant, le lecteur ressent la présence d'une ombre pesant sur le récit de Ruby: l'ombre vient-elle d'un passé récent ou lointain? Concerne-t-elle la vie de Ruby ou celle des ses ancêtres? La réponse à cette lancinante interrogation ne sera livrée qu'à la fin du roman surprenant le lecteur qui se dit qu'il a bien été mené en bateau pendant que les preuves étaient dispersées au fil du roman!
La galerie de portraits dressée par Ruby est d'un drôle irrésistible malgré une réalité bien sombre: son père est un énergumène porté sur la boisson et les femmes, sa mère une étrange femme à la froide apparence, redoutant et exécrant toute idée de grossesse, sa grand-mère est un peu perdue dans ses souvenirs brumeux, ses soeurs lointaines et peu chaleureuses, sa tante omnibulée par ses filles, son oncle un peu visqueux et dégoûtant à vouloir toujours un petit baiser ou une station sur ses genoux! Ruby a le moral pour réussir à grandir et vivre une vie de petite fille normale: les rires, les larmes, les interrogations et les angoisses qui font devenir chaque jour un peu plus grande que la veille.
L'originalité de Kate Atkinson est de construire son roman en étages: les questionnements du précédent reçoivent leurs réponse dans le suivant qui chronologiquement se déroule dans le passé. Le lecteur peut être désarçonné par cette gymnastique inhabituelle mais très vite l'habitude est prise et le procédé n'en est que plus goûteux! Cette danse des voiles du présent expliqué par le passé est amusante et riche en rebondissements plus burlesques parfois les uns que les autres: la vie est un éternel étourdissement digne des montagnes russes. D'ailleurs, la tête tourne au lecteur qui ne sait plus trop où les protagonistes en sont...son plus grand bonheur est de retrouver, au détour d'un mot, le fil conducteur de la pelote-mémoire de la famille de Ruby. Ainsi, certains personnages, comme celui de la mère de Ruby, amènent l'empathie du lecteur lorsque ce dernier découvre que la vie n'a pas persemé de roses leurs chemins et que l'Histoire les a plus que ballottés!
Kate Atkinson et Ruby entraînent joyeusement le lecteur dans le musée personnel de cette dernière: les tableaux ne sont pas de la main d'un maître mais ils sont peints avec les heurs et malheurs d'une famille modeste et des couleurs certes vives qui cachent des zones d'ombre épaissies du mystère du silence familial: la généalogie est une aventure qui dévoile secrets et mensonges par omission sans que l'on y soit vraiment préparé. Aussi apparaissent en filigrane les existences gâchées par le manque d'amour, les sentiments tus et surtout inavoués ou encore par une immense solitude....le besoin d'amour et de tendresse est imprimé au plus profond de l'être humain et Ruby n'aura de cesse que d'être aimée et reconnue.
"Dans les coulisses du musée" est mon premier roman de Kate Atkinson et je dois avouer que cette lecture fut jubilatoire et que j'ai beaucoup ri malgré la toile de fond tragique de cette histoire familiale. En effet, je ne peux repenser qu'avec délectation le récit des vacances écossaises de la famille Lennox partie en compagnie de ses voisins: ce sont des pages d'anthologie d'humour noir, grinçant et caustique à souhait!

Un roman à lire et un moment de lecture joyeuse et intense en émotions!

Posté par katell, 07 oct. 2008 à 20:01

Petits arrangements avec les lettres

Je me suis permise, plusieurs fois au cours de ces derniers mois, de changer de titre et d'auteur sur certaines lettres du challenge. De toutes façons les carottes sont cuites pour boucler le challenge 2008, aussi est-ce sans complexe que je me suis fourvoyée ;-)

Posté par katell, 07 oct. 2008 à 20:03

Lettre T

"Du mercure sous la langue" Sylvain Trudel

Un adolescent, presqu'un jeune homme, Frédéric se meurt d'un cancer des os à l'hôpital, entouré d'autres adolescents cancéreux. Dès les premiers mots, la révolte prend à la gorge devant cette jeune vie écourtée, cette vie grignotée par la maladie qui amenuise à chaque opération la hanche de Frédéric.
Frédéric bien sûr est révolté par l'injustice de la loterie de la vie: il la hurle dans les mots qu'il couche sur son cahier lorsque la souffrance est trop grande de se voir partir, comme ça alors que la vie n'est qu'à son aube. Il devient le poète "Métastase" pour résister à la morbidité, pour se faire des anti-corps à coups de poèmes, à coups de mots et d'images à mettre sur l'indicible et inommable, à coups d'humour noir et corrosif.
Les roses sont garnies d'épines, épines que le lecteur reçoit à chaque page lue, le coeur étreint, le coeur serré à la lecture des espoirs qui n'en sont pas, des rêves, du réalisme lumineux d'un Frédéric extraordinaire. Refusant la loghorrée des bons sentiments des uns et des autres, Frédéric apporte réconfort courage et espoir à ceux qui resteront après lui, ses parents comme ses frère et soeur. Une complicité émouvante entre sa grand-mère et lui est peinte en filigrane, entre les poèmes de Métastase et les conversations lors des visites du week-end: le regard d'une aieule qui voit les rôles inversés, le regard d'une grand-mère qui a compris, sans doute parce que sa vie est derrière elle aussi, que la compassion ne doit pas se transformer en gémissements ni en complaisance. Frédéric n'a pas besoin de mettre à nue son âme: sa grand-mère est prête à l'accompagner jusqu'au bout, à lui tenir la main en recherchant pour lui les poèmes de Pietro Metastase dans toutes les librairies du Québec.
A regarder venir vers soi la mort, à petits pas comptés mais sûrs d'eux, forcément, la philosophie et la religion deviennent des questions importantes, même lorsque l'on n'a que dix-sept ans. La religion ne semble être qu'une illusion permettant d'adoucir la vision de la tragique condition d'être humain, tout comme l'aspiration au bonheur, miroir aux alouettes qui s'efface dans le regard de Marilou qu'il ne pourra jamais serrer contre lui mais qui lui offre une image poétique à couper le souffle "L'essence de la vie, c'est la vanille" et devant laquelle son "Je rêvais d'être la Grande Pyramide/ invincible et éternel,/ mais je suis un jardin de porcelaine/ sous une pluie de météorites." s'incline.
Comme on peut être cruel au seuil de la mort, comme on jette aux orties les lambeaux du masque de bienséance: la lucidité, douleur intense, repousse la mièvrerie qui rôde à chaque visite et expose une réalité proche, la disparition injuste d'un jeune être, son accompagnement par ses parents désemparés d'impuissance et de mutisme (on ne peut rien dire face à l'inéluctable qui ne soit que futile parole déplacée).
Sylvain Trudel avec "Du mercure sous la langue" est loin de nous offrir une lecture divertissante mais sait ouvrir les yeux de son lecteur sur sa conscience et la manière de la sonder: sa plume est un scalpel implacable, d'une extrordinaire poésie, qui pousse le lecteur dans ses derniers retranchements tout au long du monologue de Frédéric. Cependant "Du mercure sous la langue" n'est pas un roman dont on sort anéanti, loin de là, c'est un roman qui est un hymne à la vie, à l'envie de vivre, un message apaisant pour ceux qui restent et qui doivent continuer leur route. Frédéric est rempli de tendresse pour son entourage, il l'aime et souhaite le protéger de toute douleur et de toute souffrance. La mort est souvent une grande leçon de vie.
Une lecture poignante, "coup de poing", pendant laquelle il faut lutter pour ne pas être submergé par l'émotion dégagée par la qualité extraordinaire de l'écriture.

Un auteur à découvrir avec délectation!

Posté par katell, 07 oct. 2008 à 20:05

La lettre P

"Le cavalier suédois" de Léo Perutz

Mittel Europa, début du XVIIIè siècle, les souverains suédois, russe et autrichien guerroient sans relâche. Un gentilhomme suédois et un pauvre hère, brigand à ses heures perdues, cheminent ensemble dans la campagne recouverte de neige et froide comme un linceul. Le premier est à bout de forces tandis que le second, plus rompus aux privations et pérégrinations aléatoires, résiste tant bien que mal au vent glacial. Cahin caha, ils parviennent à trouver refuge dans un moulin apparemment abandonné et réputé pour être hanté par feu le meunier. Cette nuit glaciale n'est pas comme les autres, elle sonne le retour annuel du fantôme du meunier, venant prendre les corps perdus pour les soumettre au joug de l'évêque. Le brigand le sait bien, lui qui a donné ses plus belles années aux forges du prélat!
Pour échapper au meunier, de l'argent est nécessaire...le cavalier suédois n'en possède guère et dépêche son compagnon d'infortune chez son parrain, ami de son son père, en guise de papier d'identité, il lui donne une bible, clef qui lui ouvrira le logis dudit parrain. Le logis lui sera ouvert, par une jolie jeune fille, follement éprise de son compagnon d'enfance, le fameux cavalier suédois, et pathétiquement triste car harcelée par son créancier qui souhaiterait l'épouser. Les sens du messager sont en émoi, les beaux yeux de la belle sont irrésistibles et surtout il ne supporte pas de constater combien sa maisonnée la pille et la dépouille afin qu'elle tombe dans les rets amoureux du créancier! Seulement, il ne possède aucun bien, aucune richesse pour aider le jeune fille. Heureusement, il apprend qu'une troupe de malandrins sera bientôt encerclée et il se hâte d'aller les avertir et d'utiliser son esprit rusé pour parvenir à déjouer le traquenard.
C'est ainsi que commence l'incroyable histoire d'un cavalier suédois bien versé dans l'agriculture, la gestion d'un noble domaine, le brigandage de haut vol avec doigté et l'usurpation d'identité!
Avec humour et une écriture romanesque délicieusement picaresque parfois, l'auteur joue avec les comportements et les sentiments humains avec une ironie subtile et un bonheur indéniable. Il embarque son héros dans une aventure de brigandage digne d'un Robin des Bois: prendre aux nantis, sans violence et avec humour, afin de se constituer un trésor qui lui permettra d'acquérir le domaine et conquérir l'amour de la jeune fille.
Tout au long du roman, l'ambiance créée par Perutz montre combien le cavalier suédois tremble que le pot aux roses soit un jour découvert. L'usurpation d'identité est un acte qui demande cohérence et doigté et entraîne forcément angoisse et soupçon envers autrui....surtout lorsqu'enfin la vie vous sourit, devient confortable et douce à l'ombre d'une épouse aimante et d'une fillette adorable. Cependant la culpabilité vient hanter le sommeil de l'imposteur qui se voit arriver, en rêve, au Jugement Dernier. La statue du Commandeur n'est guère loin, bien que le personnage ne soit pas, loin s'en faut, du même tonneau que Dom Juan: le mensonge laisse s'épanouir le sentiment de honte et la peur d'une juste et divine punition. Et pourtant, le lecteur se dit souvent que la tendre jeune fille n'a rien perdu au change dans l'usurpation d'identité, bien au contraire!
Ce qui est intéressant c'est de voir combien Leo Perutz a su intégrer les codes du roman fantastique avec ceux du roman policier tout en parsemant l'ensemble de touches picaresques grâce à d'incroyables rebondissements, inattendus, surprenants et jubilatoires. Et, en douceur, par le rire, les scènes émouvantes ou l'atmosphère guerrière, des questions importantes, essentielles sont posées: peut-on échapper à son destin? L'usurpateur, qui a tâté des chaînes de l'évêque, saura-t-il détourner la route de sa destinée ou ne vivra-t-il qu'une parenthèse avant d'être renvoyé à la case départ?
Les rencontres nombreuses avec des fantômes (celui du meunier est particulièrement intéressant: on ne sait jamais s'il est réel ou seulement esprit malin ce qui ajoute à l'angoisse et l'atmosphère inquiétante du roman), les remèdes mâtinés de sorcellerie, sont fabuleuses. Il en ressort un souffle typiquement "Mittel Europa", celui du bouillonnement des pensées et de la créativité, des combats et des conflits qui ont secoué et marqué cette partie de l'Europe...l'odeur de souffre n'est jamais bien loin (brr, les hauts fourneaux des forges de l'évêque sont l'antre des Enfers!).
L'identité est un moyen de s'interroger sur l'être humain: les personnages de "Le cavalier suédois" ne sont pas vraiment dans les normes, se déplacent et surtout cherchent leur place au coeur des moments de crises de l'Histoire, instants décisifs de leur histoire personnelle. Les choix de routes se font, certes, dans la violence et la douleur mais ils montrent combien l'être humain est loin d'être un bloc immuable: un gentilhomme peut s'avérer être bravache et lâche au point de préférer déserter que d'affronter les violences de la guerre; un voleur peut souhaiter revenir dans le droit chemin en utilisant ses armes, celles un peu tortueuses de la ruse et du mensonge.
La lecture est envoûtante: une fois commencée, il est difficile de l'arrêter car le suspense est intense et la construction extraordinaire. Le bateau mené par l'auteur emporte le lecteur dans une aventure dont il ressort époustouflé et heu-reux!

Posté par katell, 18 oct. 2008 à 20:54

Hélas!

Cette année je ne serai pas parvenue à boucler le challenge!!! Seulement 15 titres sur les 26 lus
:-(
Ce fut une belle aventure même si je ne suis allée jusqu'au bout!
Merci pour toutes ces belles idées de lecture glanées sur les listes!!!
Tous mes voeux de bonheur, santé, amitié et de belles lectures pour cette année 2009!

Posté par katell, 31 déc. 2008 à 15:45

Poster un commentaire







Rétroliens

URL pour faire un rétrolien vers ce message :
http://www.canalblog.com/cf/fe/tb/?bid=276814&pid=6806552

Liens vers des weblogs qui référencent ce message :